24 février 2013

Solitaires, Avatars d'ermites ou "Golden Globe Boys"?

Aventuriers ou risque-tout, ce qui nous attire vers eux est le sentiment qu'ils accèdent à des mondes que nous ne connaissons pas, et que les efforts qu'ils font pour y accéder suggèrent que ces mondes méritent d'être découverts.

 

Passé le mauvais temps, apperçu sur le cockpitt déshabillé

L'aventurier cherche le dépaysement, l'émotion. On l'imagine guidé par sa curiosité, en quête de réponses à des questions pas toujours formulées, mais il est plus prosaïquement motivé par un bénéfice, spirituel ou financier. Chasseurs de trésor, marcheurs des déserts, ceux là se ressemblent par leur capacité à se fondre dans l'environnement historique, culturel et naturel. 

Le risque-tout vise la performance, le dépassement de soi, parfois celui des autres à tout prix. Sa cible est la limite de résistance, des matériaux, des âmes et des corps. Il est en quête des expressions les plus extrêmes de la nature, auxquelles il oppose son intelligence, sa pugnacité et sa force physique. Chasseurs de primes, treckers extrêmes, seuls les meilleurs survivent.

Bien entendu, un assemblage des deux genres peut donner dans de multiples domaine des chances de succès décuplées.  L'animal étrange qui marie le calcul et l'empathie, l'esquive et l'attaque, la souplesse et la force, peut forcer l'admiration ou à l'inverse inspirer jusqu'au dégoût. Tout réside dans la possibilité de s'identifier à lui.

Dans les faits, si la réussite est utile pour obtenir l'admiration, l'échec est destructeur en termes d'image. La performance de Gabart au Vendée Globe, et celle de Dick, prouvent que la victoire totale n'est pas le seul paramètre à nous les rendre aimables. Ces animaux là sont souriants, pas prétentieux, accessibles à tous.

Coté Echec avec un grand E, Stam et ses pleurnicheries filmées dans le grand sud. Un capital sympathie grand comme un iceberg, fondu par aveu de faiblesse.  Ni l'aventure ni la compétition ne laissent place à la compassion, rien n'oblige personne à jouer ce genre de rôle.

J'en viens à un autre échec, qui nous concerne plus, nous modestes navigateurs amoureux des belles émotions. Il s'agit de celui d'Alain Delord, sauvé d'un mort certaine après son naufrage au large de la Tasmanie le 18 janvier 2013. Bon technicien du bateau, il maîtrise tous les aspects de la navigation, et son sauvetage pose des questions qui concernent tous ceux qui envisagent le long cours à la voile. L'objectif affiché de son projet était d'améliorer la performance d'Alain Maignan, surnommé le facteur au long cours après son tour du monde solo en 2006.

 Le premier barrait un Sunrise, un bon croiseur construit par Jeanneau en 1985, le second un A35, voilier de régate du chantier Archambault de 2012. Deux bateaux de tailles comparables, 5,5 tonnes pour l'ancien, 4,5 pour le nouveau. Une tonne d'écart pour 10,50m, c'est évidemment plus de vélocité pour l'A35, mais aussi moins d'inertie.

 Nous savons qu'aujourd'hui certains bateaux ne sont pas faits pour affronter toutes les mers, nombre d'entre eux étant explicitement programmés pour la croisière côtière, et d'autres visiblement conçus pour s'accoupler aux pontons des marinas dés que le vent fraîchit. Ce n'est pas le cas de l'A35, mais son architecte exprime sans détours qu'il n'a pas été dessiné pour les navigations extrêmes.

 Globalement,  Delord n'avait rien négligé dans la préparation de son bateau, mais les faits prouvent qu'il n'en a pas poussé assez loin le "durcissement". Il avance des raisons budgétaires pour s'en excuser, mais pour être cohérent, le renforcement du gréement aurait dû entraîner un renforcement de la coque, dont la déformation en cas d'efforts extrêmes aurait inévitablement provoqué des avaries graves. Au delà de limites assez faciles à définir, mieux vaut choisir un autre bateau.

 Les mers du sud peuvent être monstrueuses, comparables et pires encore que le large des cotes d'Ecosse en hiver. Qui peut raisonnablement envisager d'aller y naviguer avec un 35 pieds, même bien préparé? De fait personne ne s'y risque, et la mésaventure d'Alain doit rappeler à tous que si la mer reste un espace d'aventure, le risque doit tempérer les ambitions.

 Quelles leçons pouvons nous en tirer?

-         D'abord que la navigation en solo rend vulnérable. Je sens, pour avoir vécu des conditions de mer similaires, qu'un bon barreur aurait pu négocier la vague qui a causé le naufrage et peut être limiter les dégâts.

-         Qu'on ne doit pas confondre une transat et un tour du monde par le Grand Sud, malgré le brio des skippers du Vendée Globe. Eux et leurs bateaux aussi souffrent, sur des bateaux spécifiquement programmés pour l'épreuve.

-         Que la préparation ne souffre aucune impasse sur le plan de la sécurité. Je note qu'Alain Delord n'avait pas prévu de traînards spécifiques pour fuir dans la tempête. C'est un défaut de préparation qui n'aura pas échappé aux connaisseurs. 

-         Qu'il est probable qu'Alain Maignan a eu de la chance que son bateau ait résisté à la force des éléments, mais il est aussi probable que la construction polyester traditionnelle, plus lourde et moins rigide, soit mieux adaptée aux conditions extrêmes.

-         Que le facteur chance n'est pas un paramètre à intégrer dans une préparation.

-         Qu'il faut avoir en soi un peu d'aventurier et un peu de risque-tout pour tenir le coup dans les pires situations.

-         Que la médiatisation de déboires d'ordre privé nous expose malgré nous à un jugement populaire, et ses éventuelles conséquences indésirables.

 

Cela m'amène à alimenter le débat sur la justification d'une telle prise de risques. Les commentaires autour du naufrage et les interviews des personnes concernées ouvrent plusieurs boites de pandore, propres à entretenir les débats de bistrot. J'aurai voulu ne pas m'y laisser prendre, mais je ne peux m'empêcher d'être choqué que l'appel aux dons d'Alain Delord ait été mieux relayé par les médias que ceux d'associations maritimes aux vocations plus utiles à la communauté des navigateurs.

 Je trouve même plutôt indécent que cet appel soit public, alors qu'on s'immole devant Pôle-emploi, en France, en 2013. J'aurais aimé qu'Alain Delord formule pendant ses interviews une campagne de dons pour la SNSM, j'aurais aimé entendre qu'il compte s'investir dans la promotion de la sécurité en mer (ce qu'il fera peut être).

 Cela dit, à chacun sa vision du sujet, et merci aux deux Alain pour les enseignements que leurs navigation pourront nous apporter.

 

http://alainmaignan.sportblog.fr            http://alaindelordtourdumonde.fr/

http://www.snsm.org/              http://www.pharesetbalises.org/

 


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